interview

Dans le cadre de votre activité libérale, pourquoi avez-vous développé cette activité de psychogénéalogie péri-natale ?

Selon la Haute Autorité de Santé, une des missions des professionnels de santé, dont les sages-femmes, est la prévention santé au sens large et le soutien de la fonction parentale.

Depuis ces 10 dernières années, j’ai constaté dans ma pratique quotidienne que beaucoup de parents sont désemparés.

Les mères et pères qui ont leur premier enfant sont souvent géographiquement loin de leur propre famille. La transmission d’un savoir concernant les soins du bébé mais aussi d’une compréhension des responsabilités parentales n’est plus assurée.

Le relais par la société civile n’est assuré que pour la prise en charge médicale ou la répression de la maltraitance. Si on devient légalement le parent de son enfant au moment de sa naissance, aucune formation spécifique n’existe, peu de lieux y sont consacrés, la bienveillance pour les premiers pas du « devenir parent » est encore rare.

Actuellement dans notre société industrielle en crise, avoir un enfant est souvent perçu dans l’entreprise comme un obstacle à une carrière professionnelle.

Quant aux professionnels de santé  dans les hôpitaux, ils n’ont plus le temps de se consacrer à autre chose qu’aux  techniques médicales.  Les maternités sont devenues exclusivement des lieux où ont accouche et où la grossesse est suivie médicalement. Le soutien et l’accompagnement des futurs parents n’y a plus sa place.

Le « devenir parent » se fait soit au sein des familles sans aide ni regard extérieur, soit dans les cabinets libéraux des sages-femmes, des médecins généralistes, des pédiatres ou des psy.

Les sages-femmes libérales sont très sollicitées pour tout ce qui ne se fait pas à l’hôpital, suivi médical  complémentaire, préparation à la naissance, rééducation post-natale.  Elles ont peu de temps pour prendre en charge le vécu des nouveaux parents. Les généralistes sont souvent débordés, les pédiatres se concentrent sur la surveillance médicale et les psy sont sollicités surtout en cas de dysfonctionnement.

Les centres de PMI sont les seuls lieux institutionnels où la parentalité peut être évoquée mais ces centres sont également pris d’assaut par toute une catégorie de population qui n’a pas accès au secteur libéral. Ils se doivent donc d’être très normatifs ce qui ne convient pas toujours à des situations individuelles particulières.

Quelle est la différence entre votre travail en psychogénéalogie périnatale et une prise en charge par un psychologue, un psychanaliste ou un psychiatre ?

Dans le champ de la périnatalité, cet accompagnement des parents ou des futurs parents n’est pas une thérapie.

Il s’agit d’un soutien global dans cette transformation majeure qu’est le « devenir parent ». Il peut arriver que j’adresse certains patients à des spécialistes formés pour les cas de troubles importants.

La plupart du temps, il s’agit de quelques entretiens qui se répartissent soit dès la grossesse, soit dans la première année de vie du bébé.

Certains parlent de coaching, d’autres d’un travail personnel de « grand nettoyage » de la sphère familiale au sens large. Comprendre les valeurs qui ont été transmises, qu’il s’agisse de règles consciemment énoncées dans le système auquel on appartient, ou qu’il s’agisse d’interdits inconscients, permet toujours de gagner un peu de libre arbitre et de confiance en soi.

Comment ça marche ?

Les outils sont multiples. Ils sont toujours ludiques.

Il peut s’agir de séances en face à face avec Monsieur, ou avec Madame.

Il m’arrive parfois de recevoir des couples de parents avant et/ou après la naissance de l’enfant. Dans ce cas, le travail est très différent car je suis tenue au secret professionnel ; ce qui est dit dans le cabinet par Madame ne doit pas être forcément entendu par Monsieur et inversement.

Le travail commence toujours par un questionnement, une problématique initiale.

 Le pycho-sosio-génogramme :

C’est une représentation graphique du système familial. Sur une feuille de papier, on représente la famille de Madame. Au dos de cette même feuille, on dessinera ensuite le système de l’enfant à naitre. Bien qu’il s’agisse des même personnages, la représentation est toujours différente. Ces différence permettent de comprendre les changements de place, les enjeux, les non-dits.

Le dessin de la grossesse :

Ce peut être le dessin du fœtus dans le ventre de sa mère sur une feuille de papier, parfois le dessin du bébé à naitre sur la peau du ventre. Cette projection visuelle permet de prendre conscience d’émotions qui ne se disaient pas.

La constellation des coussins :

Nous utilisons beaucoup de coussins qui incarnent, le temps de la séance, les différents membres de la famille. On leur dit leurs « 4 vérités », on les fait parler ou s’enfoncer dans un silence parlant. On les dispose différemment et on s’aperçoit alors que certains sont trop proches, d’autres trop loin pour  un véritable équilibre.

 Le jardin japonais :

Dans un petit espace clos, on dispose des cailloux sur du sable. Chacun représente soit un membre de la famille, soit un sentiment, soit une question. Il s’agit d’un support à la parole dans une responsabilité parentale, voire générationnelle.

 Qu’entendez-vous par responsabilité parentale ?

Etre un parent, qui assume sa mission éducative sans mise en péril de ses propres aspirations n’est pas toujours facile. Il ne suffit pas de dire que pour qu’un enfant se sente bien, qu’il grandisse et devienne lui-même, pour qu’il soit bien dans sa peau, il faut que ses parents aillent bien.

C’est vrai, mais ce n’est pas toujours évident à mettre en pratique.

Il existe autant de parents qu’il existe d’enfants. Les enfants d’une même fratrie ne sont pas éduqués de la même manière que ses frères et sœurs. Les décisions que prennent les parents doivent-elles toujours être communes ? Doit-on tout dire et tout expliquer aux enfants ?

Certaines familles comprennent des cas particuliers :

  • Les familles mono-parentales,
  • Les familles homo-parentales,
  • Les familles dites « recomposées »,
  • Les familles avec un enfant « handicapé »
  • Les familles adoptives.

La difficulté pour les parents est de savoir et d’apprendre à s’adapter. La construction d’une entité familiale est un processus. Les transformations peuvent être longues dans le temps, sur plusieurs générations, ou bien brutales au moment d’une naissance, d’une alliance, d’un divorce, d’un décès.

Les questions sont nombreuses :

  • Le choix des prénoms,
  • Le choix du patronyme (nom du père, nom de la mère, nom du père+ nom de la mère, nom de la mère + nom du père)
  • La réaction des enfants ainés à la naissance d’un nouveau bébé,
  • Les pleurs du bébé,
  • Le sommeil,
  • Le bilinguisme,
  • Le multi-culturel ou le religieux.

Souvent, trouver un interlocuteur spécialisé, neutre et bienveillant n’est pas un luxe.

Quelle est la différence entre votre pratique de sage-femme et votre pratique de psycho-généalogiste ?

Ce qui est sûr, c’est que je suis la même personne.

Quand une femme vient consulter une sage-femme, profession règlementée,  cette dernière effectue des actes médicaux, codifiés donc remboursés par la Sécurité Sociale. Le soutien à la parentalité est toujours à la marge. Il n’est pas encore remboursé.

Un père ou futur père qui vient consulter une sage-femme ne sera pas remboursé. C’est dommage mais c’est comme ça.

L’Haptonomie, la sophrologie, le chant prénatal, la psychogénéalogie ne sont pas pris en charge par notre système de santé. La prévention est encore le » parent pauvre » de notre médecine.

Pourtant notre société gagnerait beaucoup à encourager une parentalité consciente, accompagnée, et éviterait bien des dysfonctionnements éducatifs.

Faire un enfant ne se résume pas à 9 mois de grossesse.

Faire un enfant est un projet de vie.

La femme accouche, le plus souvent à l’hôpital. L’enfant nait. Au même moment, deux personnes différentes vivent le même évènement, mais pas de la même manière. Le père  prend sa place dans la triade, encore autrement. C’est la le cœur du métier de sage-femme. Aujourd’hui en France, la sage-femme est sollicitée exclusivement pour le suivi médical de la grossesse et de l’accouchement et des quelques jours de « suites de couches » qui suivent.

En 30 ans d’exercice, j’ai compris l’importance d’accompagner les profondes transformations des personnes concernées. Aider l’enfant à naitre à exister en tant que futur citoyen du monde est un travail difficile, mais passionnant.

Pour l’enfant qui grandit et prend sa place dans la communauté humaine, Il existe des éducateurs, des professeurs. Ils sont formés à la pédagogie.

Pour les parents, il n’y a encore personne de formé à la «parentologie ».  Pour répondre à votre question, c’est là sans doute la différence. Une compétence supplémentaire.

Avez-vous d’autres projets pour les années à venir ?

Je travaille actuellement sur un livre qui présentera la « face cachée » de la maternité.

Beaucoup de réalités de la maternité ne sont jamais dites.

La grossesse n’est pas toujours rose bonbon, surtout quand elle n’est pas désirée. Certaines femmes enceintes se sentent «  squattées », détestent cet état de grossesse. Les peurs sont nombreuses, le risque de malformations, la peur de la douleur, la peur de ne pas aimer cet enfant qui s’annonce, la peur de voir le conjoint les quitter, l’envie parfois de dire « stop, je me suis trompée, je ne veux plus de cette grossesse », l’envie toujours terrifiante de jeter le bébé hurlant par la fenêtre, la peur de perdre sa sexualité, la peur d’être obligé d’arrêter de travailler, la peur.

J’aimerais un jour  organiser à des formations de professionnels  au soutien à la parentalité.

Dans le monde de « Oui-Oui », j’aimerais voir se former un groupe de travail pluri-diciplinaire pour réfléchir à la manière d’accueillir les générations futures avec respect. Je rêve de voir travailler ensemble médecins, sages-femmes, pédiatres, parents, éducateurs, philosophes, psy, assistantes sociales, juges, avocats, chefs d’entreprises.

Je rêve de voir un monde où chaque entreprise de plus d’une centaine d’employés proposerait une crèche.

Je rêve d’inventer « la journée des bébés » : Une date fixe dans le calendrier, entre la fête des mères et la fêtes des pères, un jour par an pendant lequel toutes les personnes qui le peuvent iront travailler avec leur enfant de moins d’un an. Les nourrissons seront enfin visibles. Ce jour là la/le journaliste présentera le  JT de 20h avec un bébé dans les bras. Ce jour-là, les bébés feront leur « coming-out ».

Ancien bébé nous-même, donnons aux enfant la place qu’ils méritent. Alors, tout le monde s’apercevra que partout autour de nous, des bébés existent et qu’il faut s’en occuper.

 

 

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Catherine Claire Greiner