Pourquoi j’aime le miel

Mme M. est prof. Elle est aussi passionnée par les abeilles et une ruche est au repos dans le petit jardinet qui borde sa maison de la proche banlieue parisienne. Je retrouve l’adresse sans problème puisque je suis venue en visite pour un repérage il y a une dizaine de jours pour la dernière consultation de fin de grossesse. J’avais un peu tiqué lors de ma dernière visite car la maison était encore en travaux ; peinture, maçonnerie, plomberie. Il y avait pourtant du chauffage, une chambre et une salle de bain fréquentable. On m’avait assuré que tes travaux seraient terminés pour l’accouchement. Bon.

C’est le petit matin mais les ouvriers sont déjà au travail. Après avoir posé mes affaires, je vais me laver les mains et dans la salle de bains, je vois un chat installé sur des serviettes sur le sol. Le compagnon de Mme M. me dit que l’animal est malade, une histoire d’infection après la naissance des chatons. Hum ! Je fronce les sourcils et Monsieur voit bien que ça ne me plait pas. Il me propose un café mais je décline cette offre et lui demande de déménager la chatte qui restera enfermée dans le garage. Je mets immédiatement Monsieur au travail pour un nettoyage et une désinfection complète de la salle de bains. L’odeur d’eau de javel me parvient dans la chambre où je suis installée pour examiner Madame. Le travail est bien commencé les contractions régulières, le RCF parfait, la poche des eaux intacte. Monsieur libère les ouvriers qui s’en vont et m’emmène dans le jardinet. Je surveille d’un œil la ruche où tout est calme. Une ou deux abeilles y sont à l’extérieur et cette proximité ne me rassure pas mais Mme M. m’a dit que l’hiver les abeilles ne sortent pas et hibernent à l’intérieur. Monsieur doit me faire part de son inquiétude : sa femme veut conserver le placenta pour le planter mais lui ne veut pas. Ce « truc dégoutant » ne doit pas rester dans la maison. Doit-il lui dire maintenant ?

Ce qui est merveilleux dans ce métier, c’est qu’il nous faut régler des questions inattendues. Je lui réponds que nous n’en sommes pas encore là et que pour le moment, c’est inutile de déranger sa femme avec ces détails pratiques. On en reparlera plus tard.

Massages, respiration, changement de position, nous nous relayons avec Monsieur auprès de Mme M. qui est très concentrée, calme, sereine. Deux heures plus tard, elle a faim et grignote des abricots secs. Encore plus tard, elle va prendre une douche et passe un certain temps assise sur les toilettes, penchée en avant. Elle perd les eaux et les contractions s’intensifient. Puis elle s’installe sur le lit à 4 pattes et je la vois onduler son bassin. C’est une tête un peu mal fléchie et je vois que les différentes positions facilitent l’engagement. Elle fait tous ces mouvements spontanément, en respectant ses sensations. Je pose régulièrement le capteur sur son ventre et le bébé va bien.
Au fur et à mesure que la dilatation progresse, je vois apparaitre sur la vitre de la fenêtre quelques abeilles. Elles sont maintenant des centaines, agglutinées contre la vitre, dans un léger bourdonnement qui berce l’oreille.
Et puis, ça pousse. Mme M se redresse, s’installe sur le dos, puis sur le côté, se remet à 4 pattes, elle pousse un peu, en faisant des bruits sourds. Finalement, elle se met debout et s’agrippe à la poignée de la fenêtre, le nez sur les abeilles qui semblent la soutenir dans ses efforts.
La vitre est recouverte cette fois de milliers d’abeilles silencieuses qui filtrent la lumière. Monsieur sur mes instructions installe la bâche imperméable sur le lit et allume le chauffage d’appoint. J’ai l’impression d’être dans une ruche où la reine travaille. Doucement, la tête se présente. Je maintiens le périnée avec un linge chaud et mouillé, je mets un peu d’huile et la tête se dégage, puis glissent les épaules et le liquide amniotique chaud m’arrose les pieds.
Mme M. s’allonge, le bébé dans les bras qui crié juste une fois pour rassurer son père qui n’en menait pas large pendant les 20’ de la naissance de sa fille. Un beau bébé de 3700 qui trouve le sein de sa mère et s’endort. Moi je veille. J’attends que le cordon cesse de battre pour le clamper. C’est le père qui coupe le cordon et nous échangeons un regard complice, le placenta va suivre. J’attends. 20’ pendant lesquelles je laisse ces trois personnes faire connaissance.
Je m’efface, tout va bien. Je m’aperçois que la lumière du jour entre de plus en plus dans la chambre, les abeilles sont de moins en moins nombreuses sur la vitre, cette protection bienveillante s’efface doucement. Je dis à Mme M. qu’elle devrait essayer de vider sa vessie, je la vois se lever, se diriger vers les toilettes, et c’est là qu’elle va se délivrer, hors du regard de son conjoint. Il ne lui a rien dit, je n’ai rien dit mais elle a entendu que ce placenta redouté devait sortir en toute intimité. Je le récupère dans une boite en plastique que je mets dans le frigo du garage. La chatte me regarde passer, tranquille. Quand je rentre dans la chambre pour les soins du bébé et la toilette de sa mère, la vitre de la fenêtre est vide. Toutes les abeilles sont retournées dans la ruche. Je crois bien que pas une seule ouvrière n’a raté l’évènement. Elles étaient toutes là, de l’autre côté de la vitre, sans doute estimant à sa juste valeur, ce travail de naissance pour lequel elles ont interrompu leur grand sommeil hivernal pour y assister, pour assister cette femme en travail. J’en reste émerveillée.

Mme M. mettra du miel sur ses seins pour éviter les crevasses et ça semble bien marcher. Elle me dit que c’est un excellent cicatrisant. Dommage que son périnée n’en ai pas besoin.

 

Catherine Claire Greiner