IVG et sagefemmerie

 

RU 486 et les sages-femmes,
quelques questions idiotes:

Une annonce publié au Journal Officiel en juin 2016 indique que les sages-femmes prendront en charge les IVG médicamenteuses et notre Ordre assure que la clause de conscience sera respectée.

Voilà enfin une bonne nouvelle !

Notre profession médicale, qui nous définit comme des professionnels de santé, spécialistes de la physiologie obstétricale et gynécologique reconnait enfin nos compétences dans le domaine de la santé génésique.

Sonnez trompettes !

Cependant, je m’interroge :

Si les sages-femmes sont reconnues compétentes pour prendre en charge les IVG médicamenteuses, elles ne le sont toujours pas pour les IVG dites « chirurgicales » dans les établissements médicaux dans lesquels elles travaillent.

Peut-on donc, par voie de conséquence dire que l’IVG médicamenteuse est un acte médical qui relève du domaine de la physiologie, alors que l’IVG « chirurgicale » par aspiration, se classe dorénavant dans le domaine de la pathologie ?

Cette différence dans l’exercice de la profession me laisse songeuse…

 

L’utilisation du RU 486 est conditionnée à une grossesse avant 7 SA.
Pour l’IVG par aspiration, elle est possible jusqu’à 14 SA.

Pour la première, nous serions dans la physiologie et pour la seconde dans la pathologie ? Pardon ?

 

Les « fausses couches naturelles » :

En ce qui concerne les interruptions spontanées d’une grossesse en cours, la science médicale différencie les FCS du premier trimestre, dites «  Fausses Couches  Précoces », les FCS du deuxième trimestre de grossesse, dites « Fausses Couches Tardives ».

A partir de 28 SA, il s’agirait d’accouchements prématurés, hautement pathologiques.

Réfléchissons de manière à prendre en considération, et la réalité médicale, et la réalité vécue de nos patientes. N’oublions pas notre spécialité de gardienne de la physiologie qui  place les sages-femmes entre la vie quotidienne des femmes et la médecine moderne.

 

Ha ! Le terme de grossesse
en Semaines d’Aménorrhées !

Voilà encore une fois l’objectivité médicale mise à mal car cette classification est nécessaire mais ne tient pas compte du vécu de la patiente.

Les cliniciennes que nous sommes savent bien que pour une femme enceinte qui vient de faire une fausse couche ou qui est confrontée à une Mort Fœtale In Utero, la différence existe essentiellement en fonction de son histoire particulière et de son ressenti psychologique.

L’obstétrique et la gynécologie utilisent un vocabulaire précis dont le sens est fondamental en terme clinique et thérapeutique.

Soyons donc précises.

En effet, une grossesse arrêtée à 20 SA sera toujours un drame pour la patiente. Elle ne le vivra certes pas de la même manière si on lui dit qu’elle vient de faire « une fausse couche » ou si on lui dit qu’il s’agit d’un « accouchement très prématuré ». Pourtant, notre prise en charge médicale sera identique.

Ainsi, une parturiente n’accouchera pas de la même manière dans une salle « d’accouchement », dans une salle « de travail », dans une salle « de naissance » ou dans un « bloc » obstétrical.

Il s’agit pourtant exactement de la même pièce, des mêmes équipements et de la même femme.

Est-il pertinent de réfléchir dans les mêmes termes, à la différence entre une IVG médicamenteuse et une IVG par aspiration ?
Ce qui est certain en revanche, c’est que pour la femme enceinte, la réalité de sa grossesse à partir du moment où elle ressent les Mouvements Actifs du fœtus est pour elle une réalité totalement différente que la même grossesse avant cette perception des MA.

Quant à l’IVG, RU 486 ou aspiration, quelle différence en effet pour la patiente ?

S’agit-il en fait d’une simple différence de technique ou bien au contraire s’agit-il d’une décision différente selon que sa décision implique l’un ou l’autre des moyens pour mettre fin à une grossesse non désirée ?

En terme de vécu, le traumatisme que représente à chaque fois cette décision difficile, est-elle le même dans les deux cas ?

Serait-il plus « normal » d’attendre sagement seule chez soi, l’hémorragie provoquée par le RU 486, plutôt que de choisir la méthode d’IVG par aspiration qui lui permet d’être accompagnée par une équipe formée ?

Pour peu qu’on les écoute, ce que disent les femmes ayant subi des fausses couches spontanées et des avortements médicamenteux, inciterait à penser que les FCS ou les IVG médicamenteuses seraient beaucoup plus traumatiques que les IVG par aspiration.

 

Pour approfondir cette réflexion, passons à des considérations plus pratiques :

Depuis le 31 mars 2013, la prise en charge financière par la Sécurité Sociale pour le RU 436  est de 100%. Le forfait pour l’IVG médicamenteuse est actuellement de 191,74€ à 227,39€.

Si les actes sont réalisés en ville, l’avance des frais est faite par la patiente qui adresse sa feuille de soin à son centre CPAM ce qui ne garantit pas son anonymat. En revanche, si les soins sont dispensés dans un établissement de santé, la patiente n’est pas forcément obligée d’avancer les honoraires et son IVG peut rester anonyme.

Le forfait IVG médicamenteuse  comprend selon les cas,
les 2 consultations préalables, les 2 consultations de délivrance de la Mifépristone, la consultation de contrôle post-IVG et les analyses nécessaires (biologiques et échographiques).

Pour mémoire, la cotation Sécurité Sociale  IVG « chirurgicale » correspond à un remboursement de 437,03€ pour l’acte réalisé. Avec l’anesthésie, locale ou générale, le coût est compris entre 586€ et 645€.

 

Petit calcul idiot :


Entre les deux techniques d’IVG, le différentiel en terme de coût est d’environ 417€.

On compte que 1,5% des femmes en âge de procréer ont recours à l’IVG, et on comptabilise environ 200 000 IVG/an en France.

Si on fait la promotion de la méthode précoce par RU 486 avant 7SA, en autorisant par exemple les sages-femmes à prendre en charge cet acte médical, et si on réalise, disons la moitié du total des IVG par des IVG médicamenteuses, on réaliserait environ 4 170 000 € d’économie par année…

Voilà en « temps de crise » une économie non négligeable !

De là à penser que l’autorisation pour les sages-femmes de réaliser les IVG médicamenteuses est un bon moyen de faire réaliser des économies à la société civile, il n’y a qu’un pas. Que je ne franchirais pas, si non on va encore dire que je suis mauvaise langue…

Pour résumer,  en France, les médecins vont continuer à réaliser les IVG dites « chirurgicales » par aspiration et les sages-femmes feront les IVG médicamenteuses précoces par RU 486.

Que l’on nous donne une bonne raison, une seule, pour entériner en silence cette différence ?

En ce qui concerne leurs compétences, les sages-femmes posent des stérilets, font si besoin des Révisions Utérines en per-partum. Elles font les réanimations des nouveau-nés en urgence, elles sont parfaitement compétentes pour réaliser les IVG par aspiration.

En ce qui concerne la législation, comme les médecins et les dentistes, elles sont chacune et quel que soit leur mode d’exercice, salariées ou en libéral, pleinement responsables de leurs actes et de leurs conséquences  devant la loi.

En ce qui concerne les services rendus à la population, elles sont un personnel médical de première intention, formées à diagnostiquer les pathologies et sont des acteurs essentiels de prévention de la santé des femmes et des bébés.

En ce qui concerne leur pouvoir d’achat, en comparaison avec les médecins et les dentistes, il est scandaleusement bas.

En ce qui concerne cette grande avancée qu’est la prescription du RU 486 par les sages-femmes, j’attends des explications recevables pour l’interdiction qui leur est encore faite de réaliser des IVG, toutes les IVG qu’elles soient médicamenteuses ou par aspiration.

 

 

Catherine-Claire GREINER
Sage-femme, Paris.
(Exercice libéral et médicamenteux, mais pas chirurgical)